Randonnée : et si on arrêtait de marcher pour maigrir ?
À l’approche de l’été, les discours autour du corps et de la perte de poids refont surface avec une insistance presque mécanique. La randonnée et la marche n’y échappent pas : présentées comme des outils pour « brûler des calories » ou « retrouver la ligne », elles sont souvent réduites à une simple fonction utilitaire. Un discours qui cible en premier lieu les personnes en surpoids, mais qui touche plus largement toutes celles et ceux dont le corps ne ressemble pas aux silhouettes lisses des magazines ou des afffiches publicitaires. Pourtant, marcher ne devrait pas être une injonction, mais une expérience. Et si l’on changeait de regard ?
– Bah alors Sima, pourquoi écris-tu sur ce sujet ? Tu n’es même pas concerné par les questions de surpoids.– Parce que ça m’agace toutes ces promesses de transformation et les obligations de résultats !
« Perdez des kilos grâce à la randonnée » : quand le plaisir devient une corvée
Dès que le soleil pointe le bout de son nez, les articles fusent. « 10 000 pas par jour pour mincir », « la marche nordique pour affiner la silhouette », « randonnez et perdez du poids avant l’été »… Le message est toujours le même, emballé dans des formules bienveillantes mais porteur d’un sous-texte pesant : ton corps n’est pas suffisant, il faut le corriger, et l’activité physique est le moyen d’y parvenir.
Ce type de discours ne se contente pas d’informer, il culpabilise. Il transforme une activité joyeuse, accessible, profondèment humaine, en une obligation de résultat. Et si l’on ne perd pas de poids malgré les kilomètres parcourus ? On a « mal fait », on n’a « pas assez fourni d’efforts », ou pire, on se sent responsable de son propre corps comme d’un projet qui aurait échoué. La randonnée, qui devrait être synonyme de liberté, devient alors un outil de pression supplémentaire dans un quotidien qui en est déjà saturé.
Une forme de grossophobie, même bien intentionnée
Il est tentant de dire que ces articles sont écrits avec de bonnes intentions. Peut-être. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas à effacer les effets d’un discours. Associer systématiquement l’activité physique à la perte de poids, c’est envoyer un message implicite aux personnes en surpoids : vous devriez faire cela pour changer. Ce n’est pas une invitation, c’est une injonction déguisée.
C’est précisément l’une des formes que peut prendre la grossophobie : non pas l’insulte ouverte, mais la pression normative constante, l’idée que certains corps sont des corps « en cours de correction », des corps provisoires en attente de devenir acceptables. Ces discours, même formulés avec le sourire, participent à une culture qui juge, hiérarchise et stigmatise les corps qui s’écartent d’une norme arbitraire, norme qui, je le rappelle, évolue selon les époques et les cultures.
La randonnée n’a pas à servir ce système. Elle mérite mieux.
Le poids, une question médicale, pas un sujet d’article de lifestyle
Soyons clairs : les questions de poids sont complexes, multifactorielles, et relèvent pleinement du domaine médical. Génétique, hormones, métabolisme, alimentation, santé mentale, traitements médicamenteux, conditions sociales… de nombreux facteurs entrent en jeu, que ne résout aucun programme de « 5km par jour ». Réduire ces réalités à une équation simpliste (bouger plus = peser moins) est non seulement faux, mais peut être nocif pour les personnes concernées.
Si quelqu’un s’interroge sincèrement sur son poids pour des raisons de santé, la meilleure chose à faire est de consulter un médecin. Lui seul pourra évaluer la situation dans sa globalité et orienter vers les spécialistes adaptés : nutritionniste, endocrinologue, psychologue, ou autre. Ce n’est pas un article de blog, même bien intentionné, qui peut se substituer à cet accompagnement.
Randonner pour le plaisir
Alors, pourquoi marcher ? Pourquoi randonner ?
Parce que la forêt a une odeur particulière après la pluie. Parce qu’atteindre un sommet, même modeste, ou sur du plat, en forêt à la campagne procure un sentiment de fierté tranquille. Parce qu’on réfléchit différemment quand on marche, que les idées se déposent, que les tensions s’allègent. Parce que le bruit des feuilles sous les pieds ou de la neige qui craque, la vue qui s’ouvre au détour d’un sentier, la fatigue douce après une belle sortie… tout cela a une valeur en soi, indépendante de toute transformation physique.
La randonnée est une activité inclusive, de plaisir, de découverte et de reconnexion à la nature, aux autres, à soi-même. Elle est accessible à tous les corps, à tous les rythmes. Elle n’exige ni performance ni justification. On peut randonner de 10 ans ou à 99 ans, seul ou en groupe, sur un sentier balisé ou hors des chemins battus. Ce qui compte, c’est de trouver son propre rythme, celui qui donne envie de recommencer.
Et si vous avez des doutes sur vos capacités physiques, consultez et prenez l’avis d’un médecin, et pourquoi pas un médecin du sport, il saura vous dire comment commencer doucement, peut-être par de simple balades dans votre propres quartier.
Bouger pour se sentir vivant, pas pour correspondre à une norme
Il y a quelque chose de profondément libérateur dans l’idée de bouger sans objectif chiffré. Pas de calories à brûler, pas de kilos à perdre, pas de silhouette cible à atteindre. Juste le mouvement pour ce qu’il est : une façon d’habiter son corps, d’explorer le monde, de se sentir présent.
Cette approche non utilitariste du mouvement n’est pas une posture naïve. Elle repose sur ce que la recherche en psychologie du sport (sources plus bas1) confirme depuis des années : les personnes qui pratiquent une activité physique par plaisir intrinsèque, parce qu’elles aiment ça, sont bien plus régulières et bien plus épanouies que celles qui le font par obligation ou par culpabilité. Le plaisir est le meilleur moteur de la constance. Et la constance, elle, a de vraies répercussions positives sur la santé, physique et mentale.
Une nuance nécessaire : le corps peut évoluer, et c’est très bien
Je ne dit pas que l’activité physique n’a aucune incidence sur le corps. Bien sûr que si. Pratiquer la randonnée régulièrement renforce les jambes, améliore l’endurance cardiovasculaire, peut effectivement influencer la composition corporelle. Pour certaines personnes, dans certains contextes, cela peut s’accompagner d’une perte de poids.
Mais ce constat n’a pas à être le point de départ, ni la promesse vendue. Ce n’est ni un objectif obligatoire, ni une garantie à offrir. C’est, au mieux, un effet secondaire possible parmi d’autres bénéfices bien plus certains et bien plus immédiats : un sommeil de meilleure qualité, une réduction du stress, une humeur plus stable, une confiance en soi renforcée, une relation apaisée à son propre corps.
Vouloir que son corps évolue est tout à fait légitime. Mais ce désir n’a pas à conditionner le droit au mouvement, ni à en définir la valeur.
Conclusion… Si l’on peut conclure…
La randonnée n’a pas besoin d’être justifiée par une promesse de transformation physique pour avoir de la valeur. Elle est déjà, en elle-même, une source de bien-être, de liberté et de reconnexion. Sortir des injonctions, c’est peut-être simplement revenir à l’essentiel : marcher pour soi, à son rythme, sans pression.
Et toi, quel est ton rapport à la randonnée ? Marches-tu pour le plaisir, pour la santé, pour l’aventure, ou pour tout cela à la fois ? Je suis curieux de lire les expériences et les ressentis dans les commentaires. Et si cet article t’a parlé, n’hésite pas à le partager autour de toi.
- Théorie de l’Autodétermination (TAD)
La Self-Determination Theory (SDT) de Deci & Ryan (Université de Rochester, travaux fondateurs dès 1985, synthèse majeure en 2000 et 2017). C’est le socle théorique le plus cité en psychologie du sport et de l’exercice.
La SDT distingue la motivation autonome de la motivation contrôlée.
https://open.ncl.ac.uk/theories/20/self-determination-theory/
Le plaisir et l’épanouissement vont de pair.
https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2025.1645274/full
La culpabilité comme moteur : le pire des carburants (toujours SDT)
https://yukaichou.com/gamification-analysis/self-determination-theory-guide-to-ryan-and-decis-motivation-framework/ ↩︎



















































